La Guerre d'Eliane

réponses complémentaires

1 - Réponse au questionnaire élaboré par des élèves de seconde du lycée technique et professionnel de Somme-Suippe (52)

Histoire du livre

Pourquoi ce thème ?

Parce que je savais ce que la guerre avait coûté à ma mère. J'ai raconté son histoire pour dire combien cette guerre, comme toutes ses semblables, était aussi terrible à l'arrière. Je crois qu'il faut effectivement parler de ces horreurs-là car, si on les oublie, elles recommenceront un jour ou l'autre.

Pourquoi la vie d'Eliane ?

Parce que je connaissais déjà son histoire, une histoire qu'elle nous racontait facilement.

Pourquoi la vie de votre mère ?

Il était évidemment plus facile de m'appuyer sur ce témoignage. L'enquête était plus aisée. Il était également plus facile de tisser cette histoire au fil de mes émotions car elle me touche de près. J'ai peut-être aussi choisi cette histoire, mais là c'est inconscient, parce qu'elle me permettait d'aller au-delà de la mort de ma mère. Et puis, quel bonheur pour un fils de faire de sa mère une héroïne !

Pourquoi l'incipit présente t-il Eliane âgée ?

Pour montrer que la souffrance due à la guerre était toujours aussi vive, soixante-dix ans plus tard. Cela me permettait également d'accentuer l'aspect monstrueux de la guerre, d'entrer très vite dans le vif du sujet : la souffrance persistante due à la guerre et les pertes irréparables que celle-ci engendre.

Avez-vous connu Mérine ? Est-ce qu'elle ressemblait au personnage du livre ?

Oui, je l'ai connue. Elle est décédée lorsque j'avais une dizaine d'années. Cependant, j'avais une image très dure d'elle. J'ai découvert sa profonde générosité en écrivant mes trois " Eliane ". Elle était vraiment ainsi, très dure en apparence car la guerre lui avait pris l'homme de sa vie et elle n'avait pas le choix pour tenir le choc et élever correctement ses enfants. Elle était cependant profondément généreuse, j'en suis absolument certain, et j'ai beaucoup d'admiration et de tendresse pour elle.

Dans le premier chapitre vous détaillez la mort de Joannès. Ce passage décrit-il ce qui s'est réellement passé ?

J'ai reconstitué cette scène car, mon grand-père étant un agent de liaison tué quelque part entre le fort de la Pompelle et le moulin de Verzenay, il n'y a pas eu de témoin de sa mort. Cependant, d'une part, j'ai beaucoup lu sur le sujet, d'autre part, Maman et Mérine ont rencontré l'habitante de Verzenay qui a donné un drap pour en faire son linceul. Cette vieille femme leur a décrit sa blessure mortelle (voir " Le bonheur d'Eliane ") et il m'a semblé logique de reconstituer ainsi les derniers instants de Joannès.

Le travail d'écriture

Est-ce vous qui avez choisi la première de couverture ?

Non. Il est très rare qu'on me demande mon avis sur l'aspect du livre.

Pourquoi ne pas avoir inséré les documents du site ? Lettre et photos.

Je pense que c'est pour être cohérent avec les autres livres de la collection… et sans aucun doute pour réduire le prix du livre et le mettre à portée de davantage de monde.

Travaillez-vous de la même manière pour chaque livre ?

Maintenant, oui. " La guerre d'Eliane " m'a permis de mettre au point cette méthode. Avant, j'écrivais de manière beaucoup plus empirique.

Sur l'illustration de Beatrice Alemagna, Eliane est représentée de façon sereine, ce qui va à l'encontre des sentiments qu'elle ressent au sein de l'histoire. Pourquoi l'avoir ainsi représentée ?

Je l'ignore. Il faudrait demander à Beatrice. Peut-être la ressentait-elle ainsi ? Peut-être a-t-elle préféré la représenter telle qu'elle est, avant le départ de son père à la guerre.

Où avez-vous trouvé les éléments qui vous ont permis d'écrire ce livre ?

Je suis parti du cahier de ma mère. Ensuite, j'ai fait une très, très longue enquête, récupérant tout ce que je pouvais dans des livres, des archives, au hasard de mes rencontres, sur les lieux mêmes des évènements. Des documents visuels, bien sûr, mais aussi des témoignages…

Est-ce que le travail de recherche de documents a été difficile et important ?

Il a été trop important et plutôt difficile. J'ai perdu beaucoup de temps, mais c'était ma première enquête sur le passé et j'ai appris énormément de choses qui me servent aujourd'hui. Il fallait peut-être que je passe par là pour découvrir et assimiler quelques ficelles de mon métier.

D'autres personnes de votre entourage ont-elles participé à l'élaboration de ce livre ?

Pas directement. Simplement en répondant à mes questions, en me fournissant des documents que je cherchais, en me guidant sur les lieux.

Vos romans ont-ils été traduits dans d'autres langues ?

" La guerre d'Eliane " a été traduit en portugais. La couverture se trouve sur mon site, comme celles des autres ayant eu la chance d'être traduit, dans " Bibliographie ".

Seriez-vous d'accord pour une adaptation cinématographique ?

Evidemment. J'en serais très, très heureux. Deux raisons à cela. Tout d'abord, un film donnerait vraiment vie à Eliane et ce serait fantastique. Et puis, le cinéma étant plutôt bien payé, ça me permettrait d'arrondir mes fins de mois, ce qui ne serait pas plus mal.

Questions personnelles

Pourquoi écrivez-vous pour la jeunesse ? Pourquoi ne pas ouvrir à d'autres publics ?

Au départ, parce que je cherchais un éditeur susceptible de publier un texte écrit par mes élèves. Ensuite, parce que je connais bien le monde de l'édition jeunesse et, si j'écrivais pour les adultes, il me faudrait partir à la conquête d'un univers que je ne connais pas. Encore, parce qu'il y a beaucoup de gens sympas dans le secteur de l'édition jeunesse, ce qui est loin d'être le cas dans celui de l'édition vieillesse (comme dit mon copain Christian Grenier). Enfin, peut-être parce que je ne sais pas écrire pour les adultes. Cela dit, écrire pour la jeunesse demande une perpétuelle autocensure qui est parfois pesante. Alors, si un jour l'occasion se présente, je ne dis pas que je ne tenterai pas l'aventure.

Pourquoi avez-vous voulu rencontrer des jeunes ?

Pour moi, donner la dimension humaine du livre fait partie de mon métier. Je n'aimais pas les livres quand j'étais enfant, ado puis jeune adulte et je crois que, si j'avais rencontré un écrivain dans ma scolarité, je serais sans doute parti à leur découverte bien plus tôt. J'essaye de convaincre les jeunes que je rencontre de ne pas faire la même erreur que moi, de leur montrer que l'écriture est une formidable source d'émotion pas du tout réservée à une élite, que chacun peut trouver son compte dans les livres s'il fait l'effort d'aller vers eux, qu'on ne peut progresser dans l'écriture que si on ose se frotter à elle, la prendre " à bras le cœur ". D'autre part, mes droits d'auteur ne me permettant pas de vivre, financièrement parlant, les rencontres m'aident à joindre les deux bouts et à écrire plus sereinement.

Ce livre est-il né d'un besoin personnel ou d'une demande familiale ?

Il est né d'un besoin personnel. Quand j'ai eu envie de l'écrire et que j'en ai parlé à Maman, celle-ci m'a dit : " Tu parles ! Mon histoire n'intéressera personne vu que tous les gosses de cette époque ont eu la même vie que moi. " Elle m'a cependant suivi à fond. Mon seul regret est qu'elle soit décédée avant que je sois arrivé au bout de l'écriture.

Avez-vous écrit ce livre suite au décès de votre mère ? Est-ce un hommage ?

Je l'ai écrit après son décès mais j'avais eu l'idée bien avant. Cela dit, oui, c'est un hommage.

Votre mère avait promis de se rendre chaque année à Verzenay ? Faites-vous la même chose ?

Maman allait bien à Verzenay chaque année. J'y vais aussi souvent que je peux, pas de manière aussi régulière mais chaque fois que je passe dans la région. Et je ne suis pas le seul de la famille à agir ainsi. Mes frères, ma sœur, mes neveux et nièces vont aussi sur la tombe de Joannès de temps en temps.

Eliane regrette-t-elle, adulte, la période où elle devait s'occuper de tous ces enfants, elle même n'était alors qu'une enfant ?

Je crois qu'elle n'a jamais regretté de s'occuper de ces enfants car elle a toujours aimé les enfants. Cela dit, elle a regretté de ne pas avoir assez joué, de ne pas avoir pu exercer le métier dont elle rêvait : institutrice, mais, surtout, et ça, elle ne s'en est jamais remise, elle a profondément regretté d'avoir perdu son père à la guerre. Elle avait des liens très forts avec lui, liens que l'absence a sans doute enjolivés, accentuant ainsi le sentiment de perte irrémédiable. Elle avait aussi des liens très, très forts avec mon père, mais ce n'était évidemment pas les mêmes.

Auriez-vous aimé rencontrer Joannes ?

Oui. Beaucoup !

Vous dédiez l'histoire à votre mère, Josiane et Georges Bernardin, Qui sont-ils ?

Maman, vous savez évidemment qui elle est. Georges et Josiane Bernardin sont d'anciens directeur et directrice des écoles de Mondoubleau qui m'ont beaucoup aidé dans mon enquête, en particulier pour retrouver des témoins et des traces du passé dans leur village.

Pourquoi écrivez-vous ? Et quelle est selon vous la fonction d'écrivain ?

J'écris pour partager mes émotions. J'écris avec mon cœur et j'essaye de faire vibrer celui de mes lecteurs. J'écris aussi pour défendre des idées que j'ai la prétention de croire humanistes… et dans le monde où nous vivons, un monde où l'argent devient un dictateur, l'égoïsme une religion d'état pratiquée avec zèle par nos plus hauts dirigeants et l'injustice de plus en plus criante, je pense qu'un peu d'humanité ne fait pas de mal. Pour moi, mais je ne détiens pas la vérité, la fonction de l'écrivain, avec ses modestes moyens, est d'abord de raconter des histoires et, à travers elles, de parler de la vie, de susciter, partager des émotions, de faire se rencontrer les gens et de faire en sorte qu'ils se supportent un peu mieux, tout cela avec les mots les plus justes et les plus beaux possible.

Quels sentiments vous procure l'écriture ?

Beaucoup de souffrances, car j'écris la plupart du temps dans la souffrance, mais bien plus de bonheurs, des bonheurs que je n'aurais jamais osé imaginer quand j'étais cet élève fâché avec le français, du moins avec les activités scolaires de français… car j'ai toujours aimé jouer avec les mots.

Quelles sont les difficultés liées à l'acte d'écrire ?

Il faut aller au-delà de soi-même, au-delà de sa flemme, au-delà de ses faiblesses, au-delà de ses fautes d'orthographe et de français, au-delà de ses difficultés physiques, au-delà de ses complexes, de ses timidités, de ses hontes, au-delà de ses peurs, au-delà de ses " je n'y arriverai jamais "… au-delà de ces milles autres choses qui bloquent l'écriture. Mais le bonheur est à ce prix et, croyez-moi, il vaut très, très largement la peine qu'on se donne et je me réjouis très souvent d'avoir un jour osé aller au-delà…

Où écrivez-vous ? Quand ? Comment ?

J'ai besoin de calme pour écrire et je le fais dans mon bureau, parmi ce bazar que j'aime bien. J'écris en général de 8h du matin à 10 h du soir, par petites tranches d'une demi-heure, une heure. Je fais ainsi mes huit heures par jour, en gros.

Quels sont vos auteurs préférés ? Quel lecteur êtes-vous ? Pourquoi lisez-vous ?

Allez voir sur mon site, dans " surprises " puis, " bibliothèque ". Cela dit, voici quelques noms, sans ordre préférentiel : René Fallet, René Goscinny, Marcel Aymé, Didier Van Cauvelaert, Maurice Leblanc, Maurice Maerterlink, Anna Gavalda, etc… plus des copains : Christian Grenier, Guy Jimenès, Susie Morgenstern, Marie-Aude Murail, Bernard Friot, Chantal Cahour, Pef, Françoise Bobe, Hubert Ben Kemoun, Alain Grousset, Mario Ramos, Pierre Bertrand… et beaucoup, beaucoup d'autres. Je suis hélas un lecteur lent… car je n'ai pas assez lu étant jeune, je ne me suis pas assez entraîné. C'est un vrai handicap que j'essaye de surmonter en lisant dès que l'occasion se présente, tout ce qui me tombe sous la main et me touche, me procure des émotions. Je lis pour écrire, mais pour vivre avant tout. C'est maintenant devenu un besoin vital.

 

2 - Réponse à la question posée par Hervé Coquillon, professeur de français au collège "Le Prieuré" de Sambin (41)

Nous avons poursuivi l'étude de La guerre d'Eliane et avons constaté que le portrait évolutif d'Eliane tout au long du roman, par notations descriptives, n'était que moral. Eliane ne semble apparaître physiquement que dans l'imagination du lecteur. Cela dit, il y a le site que tout lecteur ne consulte pas forcément. Mes élèves doivent lire un autre de vos romans et seront attentifs à cette remarque. Nous en avons conclu d'une part qu'elle représentait une généralisation et un symbole de tous ces enfants qui ont vécu les mêmes drames qu'elle, et que vis-à-vis de votre mère vous procédiez ainsi par pudeur et intimité. Pouvez-vous me donner votre avis ?

Vous avez raison, je ne décris jamais Eliane physiquement. Pourquoi ? Je n'en sais strictement rien. Il n'y a là aucune volonté de ma part (avec les réserves qui suivent). Peut-être que je n'ai pas su faire, tout simplement, ou que je l'ai senti ainsi. Un écrivain travaille avec ses capacités mais également ses limites. Il fait des choix conscients quand il écrit, mais il se laisse aussi guider par son inconscient, disons que certains affirmeront aujourd'hui qu'il y va au feeling. Je préfère dire que je me laisse porter par le coeur, par mes émotions pour essayer de mieux les partager avec mes futurs lecteurs. Sans doute, comme vous le dites, y a-t-il une part de pudeur et d'intimité, de respect, sentiments que j'éprouvais et éprouve toujours profondément pour ma mère. Je ne me suis pas posé la question en écrivant "La guerre d'Eliane", mais elle s'est imposée, de plus en plus présente, à mesure que je rédigeais les romans suivants, et elle a été cruciale dans "Le Rêve d'Eliane". Pour compléter, la réponse sur l'absence de portrait physique, voici ce que je peux ajouter : pour moi, tout doit être utile dans un roman pour la jeunesse. Si le portrait physique est indispensable pour compléter le portrait moral, il faut le dresser. Dans le cas contraire, pour éviter le remplissage qui fait certes plus long mais n'apporte rien à l'histoire, au partage des émotions entre l'auteur et son lecteur, il vaut mieux s'abstenir. Et puis, si les personnages se façonnent dans l'esprit de l'auteur, ils appartiennent aussi au lecteur qui a le droit de se les approprier, en particulier sur le plan physique. Ce point, cette liberté d'imaginer, me semble un des immenses avantages du livre sur le film. J'avais lu "Un long dimanche de fiançailles", de Sébastien Japrisot, quelques années avant de voir le film. Si j'ai bien aimé le film, hélas beaucoup moins riche que le livre, je suis maintenant prisonnier de l'image d'Audrey Tautou et, même si elle est charmante, cela m'ennuie.

Quant à Eliane comme symbole des enfants victimes indirectes de la guerre 14-18, cela relève de l'interprétation mais pourquoi pas. Comme m'a dit Maman lorsque je lui ai fait part de mon désir d'écrire son histoire : "Tous les gosses ont eu la même vie que moi à cette époque-là." Et puis, avoir fait de ma mère un symbole, même si c'est involontaire, est un compliment que j'accepte avec grand plaisir. Peut-être est-ce une des raisons du succès de ce livre.