ETOILES

Dans un collège nantais, début novembre 2007.

Je dois rencontrer deux sixièmes. La documentaliste m'avertit que la première passe pour agitée.

La cloche sonne. Les élèves arrivent. Ils s'installent assez bruyamment dans le CDI où les chaises sont disposées en cercle. Les garçons se placent d'un côté, les filles de l'autre. Un siège reste vide entre les deux groupes qui échangent quelques coups d'œil narquois. A la frontière, caparaçonné dans son anorak qu'il n'a pas quitté, un garçon semble bien remonté.

Les questions ont été préparées. Trois filles sont chargées de les poser à tour de rôle.

La rencontre commence. Le garçon remarqué tout à l'heure remue de plus en plus. Je crois distinguer une étoile dans son regard. Soudain, alors que je viens de finir de répondre, il lève la main. Provocation ? Désir de " briller " ? Véritable volonté de participer ? J'hésite un instant puis lui donne la parole.

Sa question sort du cadre mis en place, mais nourrie de ma réponse précédente, elle me permet de la compléter.

La rencontre se poursuit.

Le garçon remue toujours autant. L'étoile dans son regard ne s'éteint pourtant pas. Au contraire, elle se fait de plus en plus intense, à mesure que ses questions s'intercalent entre celles des filles et, toujours dans le contexte, m'aident à approfondir.

La rencontre terminée, le garçon est un des derniers à quitter la salle et, avant de partir, il me remercie. La documentaliste le félicite :

- Tu vois, Nessim, quand tu veux, tu peux être très bien.

Il sourit et s'en va, le regard ciel de nuit estivale.

Deux jours plus tard, c'est celui de deux filles démotivées qui s'allume dans un autre collège. L'an passé, c'est une élève de CM 1 en très grande souffrance sociale qui se fait remarquer, dans le bon sens du terme. A tel point que, cette année, alors que sa classe travaille sur un autre de mes livres, en présence de l'inspectrice, elle surprend sa maîtresse en déballant judicieusement une foule de connaissances glanées lors de la rencontre.

J'aime accrocher des étoiles dans les yeux de ces élèves en marge, ces élèves à la limite de la rupture qui goûtent une part de bonheur dans les rencontres et démontrent à leurs enseignants qu'ils peuvent aussi s'intéresser aux livres, même s'ils connaissent de grandes difficultés scolaires. Peut-être parce que, enseignant, j'ai toujours travaillé avec des enfants différents. Peut-être aussi parce que, voici bien longtemps, un certain Christian Grenier, que j'accompagnais dans une classe comme petit organisateur de deuxième zone, avait allumé une étoile dans mon regard, moi qui aimais les maths et les sciences, et surtout pas les livres. Cette étoile ne s'est jamais éteinte, au contraire. J'espère que celle que je distingue chez ces élèves souvent pas très sages laissera une lueur, même faible, tout au fond de leur cœur et qu'ils se rappelleront qu'on peut être heureux avec un livre, qu'un livre est d'abord un lieu d'émotions, de rencontres, de partage avant d'être fait des phrases à désosser, triturer, analyser.

Philippe Barbeau