28 décembre 2007.

C'était un jour gris, un de ces jours où ciel et terre se confondent et prennent les couleurs du cafard. L'écrivain s'était levé avec difficulté. La douche avait été trop froide et le dentifrice trop âcre. Il avait jeté un œil morne dehors en prenant son petit déjeuner puis il avait gagné le bureau sans aucun enthousiasme. Il lui fallait produire, produire, produire encore et encore et il n'avait plus le cœur à ça. Ses pensées étaient nettement plus grises que le paysage. L'imagination ne serait pas au rendez-vous. Ça sentait la catastrophe. Une de plus. Il en était certain.

Qu'allait-il écrire aujourd'hui ?

Il alluma l'ampoule blafarde qui maquilla vaguement la pénombre de son antre, s'installa devant son ordinateur et démarra la bête, la main moite et le doigt mou. La machine ronronna avec une docilité imbécile et l'écran parut chipoter ses efforts en matière de lumière. Angoisse de l'écran vide. C'était de pire en pire. L'écrivain venait d'ouvrir un nouveau fichier quand il perçut un léger grattement derrière la fenêtre de son bureau. Sans doute quelque feuille des bambous poussant à cet endroit qui se prenait de tendresse pour le volet. Le deuxième grattement commença à l'intriguer. Il n'y avait pas de vent les jours de brume. Qu'est-ce qui pouvait agiter ainsi les bambous ? Il pensa presque malgré lui qu'il se passait quelque chose de vraiment bizarre quand il perçut le troisième grattement. Ce fut alors plus fort que lui.

Il se leva, ouvrit la fenêtre, décrocha puis poussa le volet. Il se penchait pour accrocher celui-ci quand une main armée d'un gros calibre jaillit. Un ordre qui n'acceptait aucune discussion l'accompagnait :

- Bouge pas ! Les mains en l'air !

L'écrivain s'exécuta, de peur que le flingue qui armait la main d'apparence pourtant fragile ne s'en charge lui-même. La main ne bougea pas mais deux têtes et deux troncs apparurent. Les bas de femme qui couvraient le visage des affreux laissaient malgré tout deviner qu'il s'agissait d'un gars et d'une fille, deux adolescents, peut-être. Ils affichaient des attitudes encore plus menaçantes que le canon du gros calibre et la violence de leur regard débordait largement le fragile masque de tissu synthétique. La fille se plaça de côté, le canon toujours braqué sur l'écrivain. Pendant ce temps, le garçon se hissa sur l'appui de fenêtre et entra dans le bureau.

- Ce serait plus pratique par la porte ! ne put s'empêcher de persifler l'écrivain.

- Arrête de faire le gros malin, l'as du jeu de mot. C'est un kidnapping.

- Un kidnapping ! Où… Où allez-vous m'emmener ?

- On t'emmène nulle part. Tu vas téléphoner gentiment à tes connaissances pour qu'elles donnent du fric, un beau paquet de fric, et, quand on l'aura, on disparaîtra dans la nature.

- Alors, excusez-moi mais… ce n'est pas un kidnapping, c'est une prise d'otage.

- Si tu veux ! De toutes manières, dans un cas comme dans l'autre, le résultat sera le même si tu fais pas exactement ce qu'on veut : on te logera une balle dans la cervelle et tu passeras l'arme à gauche.

La fille venait de poser le pied sur la moquette du bureau. Elle n'était pas plus aimable que son acolyte. L'écrivain se demanda même si elle n'était pas pire. Le bureau étant trop exigu, les preneurs d'otage et leur victime se retrouvèrent peu après autour de la table de cuisine. Là, le canon du flingue paraissait moins menaçant.

" Une illusion d'optique, " pensa l'otage.

- Bon ! demanda-t-il, histoire de s'occuper l'esprit. Qu'est-ce que vous attendez de moi ?

- On te l'a déjà dit : du fric ! Tu téléphones à tes copains, tu leur demandes du blé sinon on te plombe la cervelle.

- C'est que… mes copains m'aiment bien… mais…

- Mais ?

- Mais vous parlez de blé et ils sont comme les blés fin juillet : fauchés.

- On te parle pas de ces copains là, on te parle des écrivains. Les écrivains vendent plein de livres, alors ils se font plein de blé. Chez eux, y a que de belles moissons…

L'otage esquissa un vague sourire mélancolique et objecta :

- C'est ce qu'on raconte à la télévision mais on vous bourre le crâne. Vous vous faites des illusions ! Quelques écrivains gagnent effectivement bien leur vie mais ils sont rares, très rares, de plus en plus rares. Pas plus de cinq pour cent de la profession… et je suis certainement au-dessus de la réalité. En tout cas, mes copains ne font pas partie des heureux veinards. Certains ont de quoi vivre mais pas de quoi payer des rançons !

- Eh ! Oh ! Arrête avec tes grands mots ! On veut juste un peu de tunes pour nous aider à démarrer dans la vie.

- Avec des histoires comme ça, vous risquez la prison. Elle est bien mal partie votre vie !

- Ça, on est tout à fait d'accord avec toi ! Le chômage nous attend dans quelques années et, quand on aura enfin trouvé du boulot, il nous restera à bosser comme des sauvages pour un salaire de misère, et ça jusqu'à des âges avancés, parce que question retraite, maintenant…

L'écrivain reconnut en lui-même qu'ils n'avaient pas tort. Cela dit, ce n'était pas une excuse.

- Eh ! Si tes copains écrivains peuvent pas payer, t'as qu'à demander à ton éditeur.

Cette fois, l'écrivain lâcha un petit rire nerveux et avoua :

- Mes éditeurs ne sont pas plus riches. Et puis, je vais vous dire, il y a tant d'écrivains sur le marché qu'ils ne vont pas mettre la main à la poche pour sauver un poulain de leur écurie, d'autant que, comme poulain, je suis plutôt un cheval de retour !

- Allez ! Tu nous fais marcher ! Joue pas trop à ce petit jeu. Tu te payes notre tête…

Le ton de la fille manquait déjà de conviction. C'est vrai que le flingue paraissait moins menaçant. L'otage affirma donc, un peu soulagé :

- Pas du tout ! Les éditeurs entretiennent plutôt de bonnes relations avec nous mais ils ne peuvent pas être si généreux que ça. Ils ont le poids des commerciaux sur le dos et, surtout, ils ont celui des actionnaires. Des éléphants, ceux-là. Des brontosaures, même ! Question poids, ce ne sont pas des minces ! Ils exigent un maximum de bénéfices. Y en a jamais assez. Alors il faut pressurer les petits, faut faire jouer la concurrence entre écrivains. Tiens ! Dites-moi combien gagne un auteur sur chaque livre. Un pourcentage.

- Je… Je sais pas, moi, vingt, trente pour cent ?

- Cinquante, peut-être ?

Cette fois l'écrivain éclata de rire avant de rectifier :

- De deux à sept pour cent ! En jeunesse, pour cent euros de livres vendus, les éditeurs nous versent entre deux et sept euros brut, jamais plus.

- Ah, les vaches !

- C'est ce que je me dis des fois, en lisant mes contrats. Mais il faut reconnaître qu'on a de meilleurs tirages que les auteurs pour adultes.

- Ah ! Tu vois que tu gagnes des tunes !

L'écrivain précisa, accompagnant ses paroles d'un geste de la main :

- Hélas, pas tant que ça, en tout cas pas assez pour payer une rançon conséquente. Et puis nos livres durent de moins en moins longtemps. Les clients veulent des nouveautés, toujours plus de nouveautés. Maintenant, avec les livres, c'est comme à la télé : on zape. Il nous faut produire si on veut continuer à exister, pire : à survivre…

Les deux agresseurs commençaient à piquer du nez. Le flingue se faisait encore moins menaçant. Soudain, la fille arracha son bas en grommelant :

- J'ai trop chaud là-dessous !

- Eh ! Ça va pas, Lucille ! Il te connaît maintenant. Il va te dénoncer !

L'écrivain rassura aussitôt le compagnon de l'adolescente :

- Cafarder n'est pas le genre de la maison. Je ne suis pas un de ces " citoyens modèles " pour qui la délation est devenue un art de vivre. Les bonnes vieilles méthodes de la Gestapo ou de la Stazie, très peu pour moi…

Et il reprit sa démonstration, expliquant que, actuellement, s'il ne gagnait pas trop mal sa vie, c'était uniquement grâce aux rencontres qu'il menait dans les classes, mais de ce côté, les choses se détérioraient très vite aussi. Les restrictions budgétaires faisaient que Culture et Education disposaient de moins d'argent. Alors évidemment… Là, il ne put s'empêcher de lancer un trait d'aigreur :

- Vous savez comment sont nos gouvernants aujourd'hui : ils préfèrent des gens idiots. Les gens idiots sont plus dociles, plus faciles à manipuler. Du pain aux Restos du Cœur et des jeux bêtifiants à la télé, voilà ce qu'ils leur donnent…

Ses jeunes agresseurs étaient en réalité de braves bougres. Ils lui demandèrent conseil, ne sachant pas quoi faire plus tard, pour vraiment gagner de quoi vivre, vu que, apparemment, l'écriture comme les prises d'otages écrivains ne payaient pas. Il leur indiqua que, s'ils voulaient gagner beaucoup d'argent et avoir un avenir ailleurs qu'à l'ombre d'une prison ou d'une usine aussi insalubres l'une que l'autre, il leur valait mieux jouer au football ou vendre leur corps et leur âme à la télévision, ou encore jouer au Loto mais là, ils n'avaient qu'une chance sur un peu plus de treize millions à chaque tirage, ce qui était bien peu. Ils pouvaient aussi se faire militaires. Ils ne gagneraient pas des mille et des cents, quoique les officiers n'avaient pas à se plaindre, mais ils auraient la sécurité de l'emploi. Les guerres avaient malheureusement encore de beaux jours devant elles. En prime, ils bénéficieraient de voyages gratuits dans les pays " à pacifier ". Policier aussi, ce n'était pas mal. Le boulot ne manquait pas avec tous ces kidnappings et ces prises d'otages qui se multipliaient…

Finalement, les deux adolescents quittèrent leur ex-otage après avoir bu un bon bol de chocolat chaud. Chacun serrait deux ou trois livres dédicacés sur son cœur. Ce n'était pas ce qu'ils espéraient mais ils n'étaient pas venus pour rien. Un peu de rêve en ces temps difficiles…

Derrière la fenêtre, l'écrivain regardait leurs silhouettes fragiles se perdre dans la brume.

" Bah ! pensa-t-il en soupesant le faux flingue qu'ils lui avaient offert en souvenir. Pauvres gosses ! Je n'ai pas perdu ma journée grâce à eux. Ils m'ont donné une idée d'histoire… "

Philippe Barbeau

Texte écrit pour la Maison des Ecrivains, à l'occasion de la rencontre avec des collégiens deSaint-Quentin (59), en février 2003.

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