MA CAISSE A OUTILS

 

Presque à chaque salon, lorsque j'arrive dans le hall de l'hôtel le premier matin des rencontres, en plus de saisir au vol quelques regards surpris, voire moqueurs, j'entends fréquemment des interrogations du genre :

- Tiens ! Tu repars déjà ?

- Tu ne laisses pas tes vêtements dans ta chambre. Tu as peur qu'on te les pique ?

- Pourquoi tu trimbales une valise à roulettes ?

- Qu'est-ce que c'est que cette valise ? Et là je réponds :

- Ma caisse à outils ! Mon père était maçon et, de chantier en chantier, il emportait toujours sa caisse à outils. C'était un bon ouvrier. Il reste pour moi un exemple même s'il est parti depuis très, très longtemps, même si je ne l'ai que trop peu connu. Il voulait toujours faire le meilleur travail possible et, bien que sa caisse à outils fût lourde et encombrante, il avait un besoin absolu de ses truelles, taloches, marteaux, burins, etc.Ceux qui étaient faits à sa main. Parce qu'avec eux, il taillait les plus belles pierres, montait les plus beaux murs, faisait les plus beaux joints et lissait les plus beaux enduits. Je ne fais que l'imiter.

Dans ma valise, je n'ai ni truelles, ni taloches, ni marteaux et encore moins de burins. Je n'ai d'ailleurs pas vraiment mes outils mais plutôt les étapes de mon travail : mes manuscrits (bien que je travaille maintenant avec un ordinateur, je corrige toujours sur papier). Pas n'importe lesquels : ceux du ou des livres que les enfants ont lus [voilà pourquoi je sollicite les organisateurs afin que les enseignants me disent au moins quel(s) livre(s) leurs élèves connaissent]. Parce que leur montrer une page du manuscrit d'un livre dont ils ne soupçonnaient peut-être pas l'existence ne leur parle pas vraiment. Rien ne vaut en effet la vision du chemin des mots (maux ?) de celui qui les a touchés. Ils prennent alors conscience que l'écriture est aussi un travail, quelle n'est pas réservée à une élite bénie des dieux. Bien sûr, certains écrivains ont la chance de coucher sur le papier en quelques minutes et pratiquement du premier coup ce qu'ils ont sur le cœur mais, hélas, ils ne sont qu'une minorité et ne sont certainement pas les seuls à avoir le droit de s'exprimer, de communiquer, de partager leurs émotions. Certains " bons élèves " ont déjà le goût des mots, du plaisir d'écrire. Mesurer matériellement qu'ils ont cette chance est un plus qui les enrichit. La plupart n'ont pas ce goût et quelques-uns ont même du dégoût pour l'écriture et la lecture. En voyant, en touchant même parfois les difficultés du modeste écrivain que je suis les rassure et, j'en suis persuadé, en débloque plusieurs par classe. Je pourrais bien sûr venir les mains vides ou amener quelques feuilles de brouillon que je juge judicieuses (mais qui ne seraient qu'une vue très réduite de mon travail) et raconter ce que j'éprouve en répondant de mon mieux aux questions des enfants, ce que je fais d'ailleurs pendant les trois quarts de chaque rencontre, mais montrer mes manuscrits, pas dans le détail car on n'a hélas jamais le temps, est un ajout qui me semble indispensable.

D'autre part, j'ai été instit et mes élèves en très, très grande difficulté ont rencontré des écrivains. Je sais ce qu'un enseignant peut tirer de tels documents, même s'ils ne sont entrevus que pendant quelques minutes. Voici donc ce qu'il y a dans ma valise. Bien sûr, elle est encombrante, pénible à transporter mais, avec un peu d'organisation, je crois que, grâce à elle, j'ouvre certains chemins aux mômes, des chemins de bonheur que j'ai la chance de fréquenter. J'espère leur offrir ainsi le courage de les emprunter à leur tour.

Ma manière de faire n'est pas un modèle, simplement l'expression du désir de travailler de mon mieux en fonction de ma personnalité et de la conception de mon rôle.

Philippe Barbeau

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