CONVERSATION AU COIN

D'UNE ANIMATION

- Dites-moi, mon Cher Barbeau, pourquoi faites-vous des animations ?

Je dévisage l'autre. Il me regarde, un sourire en coin. Je lui souris à mon tour.

- On évacue tout de suite le problème ? Eh bien, oui, je vais vous réjouir : je fais des animations pour gagner ma vie. Je ne touche pas assez de droits d'auteur pour vivre et les animations m'assurent un complément absolument indispensable.

- Vous travaillez donc pour le fric. Vous êtes un mercenaire du livre…

La vache ! Tout de suite les grands mots.

- Oh, tout travail mérite salaire. Et puis, vous savez, l'argent, c'est une chose mais on ne peut pas faire d'animations si on n'y croit pas. Pour animer, on doit être totalement disponible et c'est épuisant, aussi bien physiquement que nerveusement. En plus, il y a les trajets… On ne peut pas bien faire ce travail juste pour l'argent… Même si celui-ci n'est pas négligeable.

- Y croire, y croire, c'est bien joli. Mais vous croyez en quoi exactement ?

- En la dimension humaine du livre.

- Ce ne serait pas plutôt en votre statut de vedette ?

- Je ne suis pas une vedette et n'en serai jamais une. D'abord, qu'est-ce que c'est qu'une vedette ? Un pauvre type à la grosse tête qui se délecte de voir les autres lui cirer les pompes parce qu'il se croit nanti d'un savoir faire, ou pire, d'un don, que le commun des mortels ne possède pas ? Vous allez peut être me trouver prétentieux mais j'espère ne jamais tomber si bas. Certes, je me sers de l'aura qui entoure mon métier, mais pour amener les enfants vers le livre, et je me fixe comme but, à chaque animation de guider au moins un môme de plus vers cette formidable source de plaisir.

- Pfff ! Les bons lecteurs n'ont pas besoin d'écrivain pour aller vers le livre

- Qui vous a parlé de bons lecteurs ? Moi, je vais dans les classes d'abord pour ceux qui n'aiment pas lire. Les autres profitent de notre rencontre mais ce ne sont pas eux qui me préoccupent. Evidemment, j'ai une approche très particulière du livre parce que, étant gosse, je n'aimais pas lire, les bouquins me sortaient par les yeux. Je n'ai pas oublié. Un jour, j'ai rencontré un écrivain (coucou, Christian !). J'étais adulte… et j'ai compris ce jour là que, derrière un livre, se trouvait un homme, avec ses qualités, ses faiblesses, ses doutes. Un homme ! Un être humain ! Vous savez, autre chose qu'une espèce de personnage qui vous regarde avec mépris du haut de son " talent ". Et, contrairement à ce que m'avaient fait croire ceux croisés jusqu'alors qui, soit disant, aimaient le français, je me suis aussi rendu compte ce jour là que le livre n'est pas réservé à une élite. J'ai aussi compris tout ce que j'avais raté comme bonheurs… Ensuite, lorsque j'étais maître d'école, des écrivains sont venus rencontrer mes élèves… nuls parmi les nuls puisque classés " débiles légers " par l'administration. Je sais quelle part de bonheur mes mômes ont goûté autour des livres de ces auteurs… mais aussi, par la suite, d'autres écrivains, eux qui souffraient habituellement tant avec le français (tiens, en passant, encore un grand merci à Jacqueline, Jean-Marie et Guy). Alors depuis, dans mon petit boulot d'écrivain en vadrouille, je ne cherche qu'à montrer ça aux mômes. Tant mieux si ceux qui vont naturellement vers les livres apprécient notre rencontre mais, je le répète, ce n'est pas ma préoccupation. J'essaie de montrer que notre langue est d'une formidable richesse et si, avec mes petits bouquins, avec mes moyens limités, je peux jouer les marchepieds pour aider certains mômes à atteindre les grands écrivains, alors je suis heureux, vous m'entendez : heureux…

- Donc ! Si je comprends bien. Tous les écrivains devraient faire des animations !

- Certainement pas ! Un écrivain est d'abord quelqu'un qui écrit.

- Ah ! Ah ! Ah ! La grande découverte !

- Laissez donc vos sarcasmes au vestiaire ! Certains désirent rester à leur bureau et c'est plus que leur droit. Les animations sont un éventuel prolongement de l'écriture. Pour moi, elles sont une autre branche de mon métier. C'est ma conception mais là, comme en matière d'écriture, je n'ai pas la prétention de détenir la Vérité. Mes droits d'auteur monteront peut-être un jour mais, de toute manière, je continuerai à mener des animations. Je réduirai sans doute leur nombre (car elles mangent le temps et épuisent)… pour écrire davantage et garder une fraîcheur indispensable à la qualité de toute rencontre avec les enfants.

Philippe Barbeau

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