- Vous comprenez… Comment vous dire…

Le professeur était terriblement embarrassé. Il avait devant lui un tout petit, mais alors un vraiment tout petit bonhomme qui, en plus, tirait une valise à roulettes délabrée. Quelle situation ridicule !

- Vous… Vous comprenez, je souhaite amener mes élèves à des sommets et…

Il n'arrivait pas à trouver les mots. L'écrivain ne semblait pas choqué le moins du monde. Il souriait, goguenard et finit par lâcher :

- Vous me trouvez trop… ?

Le professeur s'empourpra puis bafouilla :

- Ce… Ce n'est… Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire… Enfin…

Le malheureux se trouvait dans une situation plus qu'embarrassante. En salle des professeurs à la récréation de 10 h, comment dire à ce nabot, sans provoquer un scandale, qu'il était très très largement en dessous de ses espérances ? Il lui fallait pourtant en passer par-là. Jamais il ne pourrait emmener ses élèves aussi haut qu'il l'espérait avec un personnage si minuscule. S'il avait su, il ne se serait pas lancé dans une pareille aventure et n'aurait pas demandé à bénéficier d'une rencontre avec un écrivain. Quelle idée avait-il eu d'adhérer à la proposition de la documentaliste ! En plus, même s'ils avaient l'air de ne pas les observer, les collègues les épiaient du coin de l'œil et le professeur entendait déjà les sarcasmes qu'ils ne manqueraient pas de lui jeter à la figure à la prochaine récréation :

- Voilà ce qui arrive quand on se lance dans n'importe quelle direction !

- Les grands auteurs classiques, il n'y a que ça de vrai !

- Eux, au moins, on est certain que ce sont de grands hommes et femmes - la collègue professeur principal des 5ème B n'oubliait jamais les femmes dans ces cas là -.

La cloche de fin de récréation retentit. Le professeur n'avait pas réussi à s'expliquer et accueillit la sonnerie avec fatalisme.

" Bah ! On verra bien… " pensa-t-il.

Quelques instants plus tard, les élèves étaient sagement rangés devant la porte du C.D.I. Leur professeur était vert et la documentaliste n'offrait pas une mine plus brillante, confuse d'avoir embarqué ce sympathique collègue dans une aventure qu'il regrettait déjà. L'écrivain, lui, n'avait hélas pas grandi en sortant de la salle des professeurs mais il affichait toujours son sourire goguenard. La documentaliste ouvrit la porte et, le geste hésitant, l'invita à entrer :

- Si vous voulez bien vous donner la peine… L'écrivain franchit le seuil d'un pas sautillant, presque joyeux. Les deux autres adultes le suivirent en traînant les pieds puis ce fut le tour des élèves, guère moins renfrognés. Les sièges formaient un large cercle, le plus confortable étant destiné à l'écrivain. Chacun s'installa. L'écrivain s'assit aussi et plaça sa valise à roulettes juste à côté de lui.

- Où sont les ouvrages des grands auteurs classiques ?

La documentaliste indiqua d'une main tremblante l'étagère qui courait à hauteur de regard sur tous les murs.

- Eh bien dites-donc, vous avez ce qu'il faut !

- Oui, mais les élèves ne parviennent pas à les atteindre.

- Comment cela ?

- Regardez !

Le professeur ordonna alors à une adolescente de prendre un classique. La demoiselle allait le saisir quand, soudain, l'étagère monta d'un coup. Le classique était maintenant hors de portée de l'élève. Elle essaya avec un autre, mais elle obtint le même résultat.

- Ce phénomène est hélas de plus en plus fréquent et les grands auteurs classiques sont de moins en moins à la portée de nos élèves ! avoua la documentaliste.

Le professeur renchérit :

- On ne sait plus quoi faire.

Bien loin de s'attrister, l'écrivain sourit de plus belle.

- Je vois ! clama-t-il. Ce n'est pas dramatique.

Il ouvrit alors sa valise à roulettes et en sortit un de ses livres. Il le tendit à l'adolescente qui avait vainement tenté d'accéder à une œuvre de grand auteur classique. L'ouvrage était moins impressionnant mais aussi plus attirant, plus coloré. La demoiselle le retourna et, sitôt après avoir lu le résumé de quatrième de couverture, elle souffla :

- Ah ! L'histoire a l'air sympa.

Elle tendit alors sa main libre vers le classique qu'elle visait. L'étagère monta à nouveau mais un peu moins haut. L'élève ouvrit le livre, lut le premier chapitre et s'exclama :

- Ah, ouais ! Voilà une histoire intéressante. Elle parle de nous !

Elle se tourna à nouveau vers l'étagère qui monta encore moins haut. Finalement, la demoiselle lut l'ensemble du livre et, lorsqu'elle eut tourné la dernière page, elle saisit le classique qu'elle convoitait. Cette fois, l'étagère n'avait pas bougé. Le professeur et la documentaliste en restèrent bouche bée.

L'écrivain sortit alors d'autres livres de sa valise et ce fut une véritable ruée. Tous les élèves en voulaient un et, dès qu'ils tenaient le précieux ouvrage, ils se mettaient à le dévorer avec, de temps en temps, une pause pour tenter d'attraper un classique. L'étagère se dérobait de moins en moins. A la fin de la rencontre, chaque élève repartit avec un ouvrage d'un grand auteur classique, ouvrage qu'il avait saisi sur l'étagère juste après avoir fini le livre du petit écrivain contemporain.

Le dernier élève parti, le calme revint. Le silence se prolongea. La magie régnait encore. Finalement, le professeur souffla en se tournant vers l'écrivain :

- Incroyable ! Vous avez permis à nos élèves d'atteindre les grands auteurs classiques…

La documentaliste ajouta :

- Nous essayons depuis si longtemps… Comment vous remercier ?

Le petit écrivain affichait maintenant un sourire satisfait et avoua :

- Bah ! Vous savez, cela n'a rien de sorcier. J'essaye de bien faire mon travail, tout simplement. Si, avec mes petites histoires j'aide les enfants à atteindre les grands auteurs classiques, c'est merveilleux. Cela ne me dérange absolument pas d'être, en quelque sorte, un marchepied.

Philippe Barbeau

Nouvelle écrite pour le compte de La Maison des Ecrivains à l'occasion d'une rencontre avec des élèves.

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